La transfusion de plaquettes consiste à administrer un concentré plaquettaire (CP) à un patient dont la thrombopénie l’expose à un risque hémorragique grave. En hématologie comme en urgence, cette transfusion sanguine a pour but de prévenir ou de corriger un déficit de thrombocytes.
Une transfusion plaquettaire à visée prophylactique est indiquée lorsque le taux de plaquettes atteint un seuil critique, ou à visée curative en cas d’hémorragie, notamment lors d’une intervention chirurgicale ou à la suite d’un traumatisme. Le concentré plaquettaire, issu de sang total ou d’aphérèse, est préférentiellement ABO compatible, sans que cela constitue une obligation stricte.
La compatibilité du groupe sanguin ABO est obligatoire pour les concentrés de globules rouges (CGR), mais seulement recommandée pour les CP. La dose est adaptée au poids du patient et la durée d’administration est généralement plus courte que pour un CGR.
Cet article détaille les indications, le déroulement, la surveillance et les complications de la transfusion plaquettaire. Il s’adresse aux étudiant(e)s en soins infirmiers (ESI) et aux infirmier(e)s (IDE).
Indications de la transfusion de plaquettes
Les critères de transfusion sont liés aux taux de plaquettes du patient (le taux normal dans le sang se situe entre 150 et 400 G/L), au contexte clinique et au risque de saignement évalué par le médecin prescripteur. Les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) distingue deux situations : la transfusion prophylactique et la transfusion curative.1
Transfusion prophylactique de plaquettes : seuils recommandés
La transfusion prophylactique prévient l’hémorragie chez un patient asymptomatique avec thrombopénie d’origine centrale (aplasie post-chimiothérapie, hémopathie maligne, greffe de moelle osseuse). Le seuil de référence est fixé à 10 G/L (10 000 plaquettes par microlitre) chez un patient stable.1
Les seuils de transfusion plaquettaire varient selon la situation clinique et le risque hémorragique. Le tableau suivant présente quelques exemples issues des recommandations de la HAS (2015)1 et de l’International Collaboration for Transfusion Medicine Guidelines (ICTMG) en collaboration avec l’American Association of Blood Banks (AABB) (2025)2.
| Situation clinique | HAS | ICTMG/AABB |
| Thrombopénie centrale sans saignement, sous chimiothérapie | Transfusion si plaquettes < 10 G/L | Transfusion si plaquettes < 10 G/L |
| Pose d’un cathéter veineux central | Transfusion si plaquettes < 50 G/L | Transfusion si plaquettes < 10 G/L chez l’adulte, sur un site permettant une compression manuelle |
| Ponction lombaire | Transfusion si plaquettes < 50 G/L | Transfusion si plaquettes < 20 G/L |
| Chirurgie majeure | Transfusion si plaquettes < 50 G/L | Transfusion si plaquettes < 50 G/L chez l’adulte, pour une chirurgie majeure non neuraxiale |
Pour les situations comparées, les recommandations internationales de 2025 concordent avec plusieurs seuils français. Elles retiennent toutefois des seuils plus restrictifs avant la pose d’un cathéter veineux central sur un site compressible et avant une ponction lombaire.
Les recommandations de la HAS et des sociétés savantes internationales (ICTMG, AABB) convergent vers une stratégie transfusionnelle restrictive, qui adapte les seuils au contexte clinique pour limiter l’exposition du patient aux risques transfusionnels. Les données disponibles suggèrent que cette approche n’augmente ni la mortalité ni le risque hémorragique par rapport à une stratégie plus libérale.2
Transfusion curative de plaquettes
La transfusion curative a pour but de corriger un saignement actif. Contrairement à la transfusion prophylactique, elle ne dépend pas d’un seuil biologique fixe, mais de l’évaluation clinique de la gravité hémorragique par le médecin. L’objectif est de maintenir un taux de plaquettes suffisant pour contrôler l’hémorragie, généralement au-dessus de 50 G/L en contexte chirurgical.1
Les situations les plus fréquentes sont : 1
- Hémorragie peropératoire : la transfusion accompagne l’intervention chirurgicale pour maintenir l’hémostase.
- Traumatisme sévère : la transfusion est intégrée à la prise en charge hémorragique globale.
- CIVD avec composante hémorragique : la transfusion complète le traitement de la cause, lorsque le saignement persiste malgré la prise en charge étiologique.
En cas de transfusion massive (perte de plus de la moitié du volume sanguin ou apport de plus de 10 CGR en 24 heures), le principe du « damage control » hémostatique s’applique : 1
- Précocité : les plaquettes sont administrées dès le quatrième CGR, sans attendre les résultats biologiques.
- Ratio d’apport : environ 1 CP pour 4 à 6 CGR.
Contre-indications relatives à la transfusion de plaquettes
La seule contre-indication absolue concerne les patients allergiques à l’amotosalen ou aux psoralènes, des substances utilisées pour inactiver les virus et bactéries dans certains CP. Ces patients peuvent recevoir des CP non traités par ce procédé.1
Certaines pathologies détruisent ou consomment les thrombocytes transfusés presque immédiatement après leur administration, ce qui rend la transfusion inefficace et expose le patient à des effets indésirables graves. Ces pathologies restent des contre-indications relatives à la transfusion, en prophylaxie comme en curatif. Le traitement de la cause prime.
Thrombopénies par destruction ou consommation : 1.3
- Purpura thrombopénique immunologique (PTI) : les auto-anticorps du patient détruisent immédiatement les plaquettes transfusées.
- Thrombopénie induite par l’héparine (TIH) : la transfusion plaquettaire aggrave le risque de thrombose.
- Microangiopathies thrombotiques (MAT/PTT) : la transfusion aggrave la formation de microthrombus.
- Purpura post-transfusionnel (PPT) : le traitement repose sur les immunoglobulines intraveineuses, même en cas de saignement sévère.
Autres limites à la transfusion plaquettaire : 1
- Hypersplénisme isolé : les plaquettes transfusées sont immédiatement « séquestrées » par la rate, ce qui limite leur passage dans la circulation et rend la transfusion peu efficace.
- CIVD : le traitement de la cause prime. La transfusion n’intervient que si le saignement actif persiste malgré la prise en charge étiologique.
La transfusion n’est envisagée qu’en cas d’hémorragie mettant en jeu le pronostic vital (PTI, TIH, hypersplénisme) ou de saignement actif non contrôlé malgré le traitement de la cause (CIVD, MAT).1.3
Compatibilité ABO et qualifications des plaquettes
La transfusion plaquettaire se distingue de celle des CGR par les règles de compatibilité ABO, les critères de choix entre MCP et CPA et les qualifications adaptées au profil immunologique du patient.
Compatibilité ABO des concentrés plaquettaires
La compatibilité ABO est privilégiée pour la transfusion de concentrés plaquettaires, mais elle n’est pas obligatoire. Un CP peut être transfusé dans toutes les combinaisons de groupes ABO.1
Un CP n’est pas un produit sanguin labile « pur ». Il contient des plaquettes, mais aussi du plasma résiduel du donneur et des traces de globules rouges.1.3 Cette composition explique les trois risques cliniques d’une transfusion non isogroupe : 3
- Diminution du rendement transfusionnel : les plaquettes expriment les antigènes A et B à leur surface. Les anticorps du receveur peuvent les détruire, ce qui réduit l’efficacité de la transfusion plaquettaire.
- Hémolyse aiguë : le plasma résiduel du donneur contient des anticorps anti-A ou anti-B (hémolysines) capables de détruire les globules rouges du receveur. Le rapport d’hémovigilance de l’ANSM (2024) révèle que 78 % des incompatibilités ABO déclarées en France concernaient des transfusions de plaquettes non isogroupes.4
- Allo-immunisation anti-RhD : les traces de globules rouges résiduels dans la poche peuvent immuniser un receveur de groupe sanguin Rhésus négatif. Les plaquettes elles-mêmes n’expriment pas l’antigène RhD.
Pour prévenir ces effets secondaires, l’Établissement français du sang (EFS) sélectionne des CP dont le plasma contient peu d’anticorps anti-A et anti-B et peut réaliser une déplasmatisation du CP. Chez les receveurs RhD négatif (en particulier les femmes en âge de procréer), une injection d’immunoglobulines anti-D est envisagée après transfusion issue d’un donneur RhD positif.1
Contrairement aux CGR, aucun contrôle ultime de compatibilité ABO au lit du patient (test sur carte) n’est réalisé pour les plaquettes. Ce test est réservé aux CGR et aux concentrés de granulocytes.5
Choix entre MCP et CPA
Le MCP (mélange de CP, issu de plusieurs donneurs) et le CPA (concentré plaquettaire d’aphérèse, issu d’un seul donneur) ont une efficacité thérapeutique équivalente. En dehors de certains cas particuliers, le patient peut recevoir l’un ou l’autre indifféremment.1.3
Le CPA est privilégié ou obligatoire dans trois situations : 1.3
- Allo-immunisation HLA ou HPA documentée : l’allo-immunisation plaquettaire survient lorsque le receveur développe des anticorps anti-HLA ou anti-HPA (après des transfusions répétées ou des grossesses) qui détruisent les plaquettes transfusées incompatibles. Le CPA permet de sélectionner un donneur dont le profil tissulaire est compatible avec celui du patient.
- État réfractaire d’origine immunologique confirmée : le CPA issu d’un donneur unique HLA compatible améliore le rendement transfusionnel.
- Pédiatrie et néonatologie : le CPA peut être divisé en fractions (préparation pédiatrique) pour adapter la dose au poids de l’enfant, ce qui n’est pas réalisable avec un MCP.
Transfusion de plaquettes étape par étape
La transfusion de CP suit le protocole commun à tous les produits sanguins labiles (PSL), détaillé dans notre guide infirmier sur la transfusion sanguine. Les étapes ci-dessous présentent les particularités de la transfusion de CP.
Examens pré-transfusionnels et prescription
Pour les plaquettes, le médecin prescrit un phénotypage érythrocytaire ABO-RH1. Le phénotypage RH-KEL1 complet et la RAI ne sont pas requis pour la commande de concentrés plaquettaires, car ces examens recherchent des incompatibilités liées aux globules rouges. Les plaquettes n’expriment pas les antigènes RH ni KEL, et le CP ne contient que des traces résiduelles de globules rouges.5
La prescription de plaquettes comporte, en plus des éléments communs à tous les PSL, le poids du patient et le résultat de la dernière numération plaquettaire. Le médecin adapte la dose au poids du receveur.5
Réception et vérification du concentré plaquettaire
Lors de la réception dans le service de soins, l’infirmier(e) procède au contrôle de conformité commun à tous les PSL (identité du patient, concordance prescription/fiche de délivrance, intégrité de la poche, date de péremption) et vérifie trois éléments propres aux concentrés plaquettaires : 1.6
- Aspect moiré (tournoiement) : en appliquant une agitation douce sur la poche de plaquettes, les thrombocytes fonctionnels produisent une variation de brillance caractéristique. L’absence de cet aspect moiré traduit une altération du CP et interdit la transfusion.
- Aspect visuel : toute altération de la couleur ou un aspect coagulé impose de ne pas transfuser.
- Température : le concentré plaquettaire est conservé entre +20 °C et +24 °C. Le CP porte la mention obligatoire « Ne pas exposer au froid ». L’infirmier(e) ne place jamais un CP au réfrigérateur. Après réception, l’administration doit débuter sans délai (la conservation exceptionnelle hors agitation dans le service est limitée à un maximum de 6 heures après la réception dans le service).
Contrôle ultime pré-transfusionnel
Le contrôle ultime de concordance est obligatoire avant la pose de chaque CP. L’infirmier(e) vérifie la concordance entre l’identité du patient, la prescription, la fiche de délivrance et les données d’identification du CP (type de produit, numéro d’identification, groupe ABO, qualifications). La procédure complète est décrite dans notre article sur le contrôle ultime pré-transfusionnel (CUPT).
Le groupe ABO du CP peut différer de celui du patient, car la compatibilité ABO n’est pas obligatoire pour les plaquettes. L’infirmier(e) vérifie que le produit reçu correspond à ce qui a été prescrit et délivré.
Administration et débit
Le branchement suit le protocole commun des PSL : hygiène des mains, tubulure avec filtre, purge, raccordement aseptique, débit initial lent pendant les 15 premières minutes, puis augmentation progressive.
L’instruction de 2026 ne fixe pas de durée d’administration pour les concentrés plaquettaires, mais mentionne que le prescripteur doit préciser le débit ou le temps d’administration sur chaque prescription. Si cette mention est absente, l’infirmier(e) se fait préciser la consigne avant de débuter.5
Chez les patients à risque de surcharge volémique (TACO), le médecin adapte le débit au poids du patient et fractionne la transfusion.
| Remarque : 7 À titre indicatif, l’ANZSBT (Australian and New Zealand Society of Blood Transfusion) retient une durée d’administration de 15 à 30 minutes chez l’adulte sans risque de surcharge, contre 60 à 180 minutes pour un CGR. |
Risques liés à la transfusion de plaquettes
La surveillance clinique attentive et continue pendant les 15 premières minutes, puis pendant les 2 heures suivant la transfusion, s’applique comme pour tout PSL.5
Les concentrés plaquettaires exposent à certaines réactions plus fréquentes que les CGR, en raison de leur composition (plasma résiduel) et de leur mode de conservation (température ambiante) : 4
- Réaction allergique : effet indésirable le plus fréquent avec les plaquettes, lié aux protéines du plasma résiduel.
- Réaction fébrile non hémolytique : favorisée par l’accumulation de cytokines pendant le stockage.
- Hémolyse aiguë : liée aux anticorps du plasma résiduel lors de transfusions non isogroupes.
- Contamination bactérienne : risque accru, car la conservation entre +20 °C et +24 °C favorise la prolifération bactérienne. L’administration doit débuter sans délai après réception.
Les signes d’alerte, la conduite à tenir et le signalement de chaque effet indésirable sont détaillés dans notre article sur les complications de la transfusion sanguine.
Évaluation de l’efficacité de la transfusion de plaquettes
L’efficacité d’une transfusion de plaquettes s’évalue sur le plan clinique et biologique. En cas d’inefficacité persistante, un état réfractaire doit être recherché.
Évaluation de l’efficacité transfusionnelle
L’efficacité d’une transfusion de CP s’évalue d’abord sur le plan clinique : arrêt ou contrôle du saignement, stabilisation des signes cutanéo-muqueux (purpura, ecchymoses). En contexte curatif, cette évaluation clinique prime sur le résultat biologique.1
La HAS recommande une numération plaquettaire de contrôle entre 18 et 24 heures après la fin de la transfusion en contexte prophylactique (thrombopénies centrales).1
En cas de suspicion d’inefficacité, la Société canadienne du sang recommande un prélèvement précoce (entre 10 et 60 minutes) pour évaluer la présence des plaquettes transfusées dans la circulation sanguine du receveur.3 La prescription de ce contrôle précoce relève de la décision médicale.
État réfractaire aux plaquettes
L’état réfractaire se définit par l’absence d’augmentation attendue du taux de plaquettes après deux transfusions successives de CP adaptés au poids, ABO identiques et qui ont été conservés moins de 72 heures. Le médecin confirme ce diagnostic par le calcul du rendement transfusionnel corrigé.1
Les causes se répartissent en deux catégories : 3
- Les causes non immunologiques, qui représentent environ 80 % des cas, sont liées à une consommation accrue des plaquettes, secondaire à l’état clinique du patient (fièvre, sepsis, splénomégalie, coagulation intravasculaire disséminée (CIVD) ou à certains traitements médicamenteux.
- Les causes immunologiques représentent environ 20 % des cas. Le patient a développé des anticorps anti-HLA de classe I ou anti-HPA, le plus souvent après des transfusions répétées ou des grossesses.
Évolution des pratiques transfusionnelles de plaquettes
Les pratiques transfusionnelles plaquettaires évoluent vers une stratégie restrictive. Les recommandations internationales (AABB, ICTMG) confirment que des seuils plus bas réduisent l’exposition des patients aux risques transfusionnels sans augmenter les complications hémorragiques.2
La gestion personnalisée du capital sanguin (Patient Blood Management)8, le respect de seuils transfusionnels restrictifs, ainsi que l’utilisation de facteurs de croissance et de nouvelles thérapeutiques ciblées (comme les anticorps monoclonaux) contribuent également à réduire significativement le recours aux transfusions de plaquettes.4
Remerciements
Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude au Docteur Jean-Yves Py, secrétaire général de la Société Francophone de Transfusion Sanguine (SFTS), pour sa relecture attentive de cet article et sa précieuse contribution.
Nous remercions également Isabelle BATAILLE (cadre de santé et formatrice en IFSI), Aude PALLIER (formatrice et référente en santé), Marielle LABORDE (formatrice en santé), Badia JABRANE (directrice pédagogique) et Carole PALLARES (infirmière hygiéniste) pour leur relecture et leur contribution à la qualité pédagogique des contenus.
Chez Réussis ton IFSI, nous nous engageons à proposer des contenus fiables et conformes aux recommandations en vigueur. En complément de l’expertise de notre équipe, nous sollicitons des professionnel(le)s extérieur(e)s qualifié(e)s qui enrichissent nos articles de leur regard clinique.
Sources
- HAS. (2015). Transfusion de plaquettes : produits, indications.
- Metcalf, R. A. et al. (2025). Platelet Transfusion: 2025 AABB and ICTMG International Clinical Practice Guidelines. JAMA 334, 606–617.
- Société canadienne du sang. (2026). Transfusion de plaquettes, l’allo-immunisation et la prise en charge de l’état réfractaire aux plaquettes.
- ANSM. (2025). 22e rapport national d’hémovigilance.
- Ministère de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. (2026). Instruction n° DGS/PP4/2026/97 du 19 juin 2026 relative à la réalisation de l’acte transfusionnel.
- Ministère des Solidarités et de la Santé. Décision du 3 juin 2025 fixant la liste et les caractéristiques des produits sanguins labiles.
- Australian and New Zealand Society of Blood Transfusion & Australian College of Nursing. (2024). GUIDELINES FOR THE ADMINISTRATION OF BLOOD PRODUCTS.
- HAS. Gestion du capital sanguin en pré, per et post opératoire et en obstétrique.