L’escarre est un enjeu majeur de santé publique pour les personnes vulnérables aux échelles nationales et internationales. En France, en 2014, sa prévalence est estimée à 8,1 % en structure hospitalière1. Elle reflète la vulnérabilité accrue de la personne soignée associée à une altération profonde de la qualité de vie : douleur, infection, réactions humaines, etc.

Le rôle de l’infirmier(e) constitue un levier majeur dans le cadre préventif des escarres notamment dans l’évaluation, les soins mis en place (changement de position, choix du dispositif médical,  hygiène adaptée, surveillance des zones à risque, nutrition, hydratation), l’implication de la personne soignée et de son entourage. Elle permet de prévenir la formation d’une escarre en agissant sur les facteurs de risque, la position, les zones d’appui et l’état général de la personne. 

Cet article détaille les bonnes pratiques infirmières de prévention des escarres selon les dernières recommandations : du repérage des facteurs de risque aux soins préventifs.

Le rôle de l’infirmier(e) dans la prévention des escarres

La prévention est un ensemble d’actions mises en place pour éviter la survenue d’un problème de santé et éviter son aggravation.  Elle a été définie par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en 1948 comme un : « […] ensemble des mesures visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ».2

La prévention est inscrite dans la profession infirmière, à savoir dans l’article R4311-2 alinéa 2 du Code de la santé publique : « […] les soins infirmiers à visée de dépistage, préventive, éducative, diagnostique, thérapeutique, relationnelle et palliative ».3

De plus, la prévention de l’escarre fait partie des actes du rôle propre : l’arrêté actes et soins du 26 juin 2026 intègre l’évaluation du risque d’escarres (art. 1, I) et la participation à la prévention et surveillance de ce risque (art. 2, A, III).4

Avant d’envisager les traitements curatifs destinés à favoriser la cicatrisation de l’escarre, qu’il s’agisse de pansements adaptés, d’un traitement chirurgical ou de soins cutanés, le premier traitement des escarres est la prévention, dans un établissement de soins ou en libéral.

La prévention comprend un ensemble de mesures destinées à réduire la pression exercée sur les zones sensibles du patient, à observer son état cutané, à maintenir une hygiène rigoureuse, et à favoriser une alimentation équilibrée et un hydratation adaptée. 

Ces interventions permettent d’éviter la présence d’escarres et d’atténuer leurs conséquences lorsqu’elles surviennent. Cette responsabilité nécessite une approche collaborative pluridisciplinaire qui implique les infirmier(e)s ainsi que l’ensemble des acteurs de santé, le patient et son entourage. L’éducation thérapeutique occupe une place centrale dans cette démarche. Elle permet de sensibiliser les patients aux enjeux de la prévention et de les inclure activement dans les soins.

Nous allons vous présenter les mesures générales de prévention de l’escarre dans le cadre des recommandations nationales5.6 et internationales7.8 qui font partie du champ d’action de l’infirmier(e) au regard de son rôle propre, de son rôle prescrit et de son rôle en collaboration. 

Identification des facteurs de risque du patient

La prévention commence par l’évaluation du risque d’escarre et notamment dans la recherche des facteurs de risque du patient qui peuvent entraîner la formation d’une escarre, qu’ils soient intrinsèques (âge, perte de mobilité, incontinence urinaire, pathologie…) ou extrinsèques (cisaillement, macération, effets indésirables des médicaments…).9.10.11

Les facteurs de risque intrinsèques et extrinsèques sont détaillés dans notre article sur la définition, les stades et facteurs de risque de l’escarre.

Évaluation clinique dès l’admission

Pour une approche efficace et proactive, il est impératif de mettre en œuvre un processus d’évaluation dès l’admission du patient dans le service, à compléter dans les 24 premières heures et de le renouveler systématiquement lors de chaque évolution de son état de santé.11

Cette évaluation, fondée sur un jugement clinique, éclairé par le biais du recueil de données, est enrichie par l’utilisation d’une échelle validée d’identification des facteurs de risque spécifiques aux escarres pouvant être réalisée par l’infirmier(e), mais également par l’aide-soignant(e). 9.10

Trois échelles principales sont utilisées en pratique clinique, mais prennent toutes en compte divers critères qui sont regroupés en catégories. Chaque catégorie inclut plusieurs critères, auxquels des notes sont attribuées en fonction de l’état du patient. Ces scores cumulés produisent un résultat global. Par ailleurs, chacune d’entre elles définit un score limite qui permet soit de prédire le développement des escarres, soit de situer le patient dans une classe de risque.

Il existe aujourd’hui des échelles anglophones traduites en français ainsi que d’autres, ​conçues directement en langue française. Toutefois, seules les échelles anglophones ont été validées scientifiquement5.9.12.13.14. Pour les  échelles de Braden et de Norton, plus le score est bas, plus le risque d’apparition d’escarres est élevé. 

L’échelle de Norton 

Développée en 1962 par Doreen Norton, infirmière britannique, l’échelle de Norton est validée et utilisée pour les patients de plus de 65 ans.12 Elle prend en compte cinq critères principaux : 

  • L’état général : état clinique et la condition physique de l’individu.

  • L’état mental : niveau d’orientation et de conscience de la personne.

  • L’activité : degré de capacité de se mouvoir.

  • La mobilité : degré de contrôle et de mobilisation des membres.

  • L’incontinence : degré de capacité de contrôle urinaire et fécal.

Cependant, elle ne prend pas en compte le statut nutritionnel, ni l’humidité cutanée, ni la perception sensorielle, ni les forces de cisaillement. 

L’échelle de Braden

Développée et publiée par deux chercheuses américaines en sciences infirmières, Barbara Braden et Nancy Bergstrom, en 1987, l’échelle de Braden13 a été recommandée par la Haute Autorité de Santé (HAS) dans sa conférence de consensus de 2001.5 Elle offre une approche plus complète que l’échelle de Norton et bénéficie d’une meilleure fidélité inter-observateur. Elle prend en compte six critères principaux : 

  • La perception sensorielle : capacité à répondre de manière significative à I’inconfort causé par la pression.  

  • L’exposition à l’humidité :  degré d’humidité auquel la peau est exposée. 

  • L’activité : degré d’activité physique d’une personne.

  • La mobilité : capacité de modifier et de contrôler la position de son corps. 

  • La nutrition : état nutritionnel et alimentaire habituel du patient.  

  • La friction/le cisaillement : évalue le risque que la peau subisse des forces mécaniques (frottements ou des glissements) pouvant entraîner une lésion cutanée. 

Cette échelle n’est pas validée en pédiatrie car chez l’enfant la physiologie cutanée, les capacités de communication et les risques spécifiques (notamment liés aux dispositifs médicaux) diffèrent de ceux de l’adulte.14 En contexte pédiatrique, on privilégiera d’autres outils plus adaptés comme la Braden Q (de 3 semaines à 8 ans et en soins intensifs) ou la Braden QD qui couvre de la prématurité jusqu’à 21 ans.

Échelle de Braden pour évaluer le risque d’escarre selon six critères de surveillance infirmière.

L’échelle de Waterlow

Développée en 1985 par Judy Waterlow, infirmière clinicienne enseignante, l’échelle de Waterlow évalue un plus grand nombre de critères que les deux autres échelles.15,16 Elle prend en compte divers critères de base tels que l’IMC, l’état cutané, la continence, et la mobilité, et des risques particuliers tels que la malnutrition tissulaire ou le déficit neurologique.

Contrairement à la Braden et à la Norton, plus le score est élevé, plus le risque est important. Bien que son barème couvre toutes les tranches d’âge à partir de 14 ans, elle est peu adaptée aux sujets très âgés, à qui l’âge seul attribue un score élevé indépendamment des autres facteurs. Elle reste l’outil de référence au Royaume-Uni, mais son utilisation en France est limitée au profit de l’échelle de Braden.

Le raisonnement clinique combiné avec une échelle d’évaluation permet de cibler avec précision les personnes vulnérables et de concevoir un plan de soins individualisé, adapté aux besoins de chaque patient(e)10. Cela garantit également une continuité optimale des soins à mesure que l’état du patient évolue. De plus, les informations recueillies lors de l’évaluation sont partagées avec l’équipe pluridisciplinaire. Cette communication favorise la coordination des soins et le déclenchement d’actions de prévention pluridisciplinaires.

Remarque : 17

Selon les méta-analyses, aucune preuve directe ne démontre que l’utilisation d’une échelle de risque structurée réduit l’incidence des escarres par rapport au seul jugement clinique entraîné. 

Surveillance de l’état cutané

La surveillance cutanée repose sur deux pratiques complémentaires réalisées au quotidien par l’infirmier(e) et l’aide-soignant(e).

Observation et palpation des zones d’appui

L’observation de l’état cutané est l’une des premières étapes dans le cadre de la prévention des escarres, et ce dès l’admission du patient dans le service.7.9 C’est une priorité dans la prise en soins, car elle permet de surveiller l’intégrité de la peau (si la peau est propre ou souillée) et de détecter précocement les premiers signes d’une lésion cutanée due à une pression prolongée sur une zone touchée, se manifestant le plus souvent par une décoloration de la peau et une douleur.

Elle est systématique et s’effectue à des moments clés de la journée, notamment lors des soins d’hygiène et de confort, comme la toilette, ou  lors des modifications régulières de positionnement du patient sur une période de 24 heures. En effet, ces soins sont des occasions idéales pour examiner minutieusement l’intégrité de la peau du patient, notamment au niveau des parties cutanées à risque telles que les talons, le sacrum/coccyx, les hanches et l’occiput. 

La palpation légère de la peau, effectuée avec les doigts, représente un outil clinique pour évaluer la présence d’anomalies comme une induration, une chaleur locale, ou une modification de la texture de la peau, en particulier pour les personnes présentant une pigmentation plus foncée, où les lésions sont parfois moins visibles. Cette technique nécessite délicatesse et précision pour garantir un examen efficace qui n’occasionne pas d’inconfort. Si une rougeur cutanée ou modification de couleur ne blanchit pas à la pression digitale, sur peau saine, il faut suspecter une escarre de stade 1, à savoir un érythème.

Les caractéristiques cliniques de chaque stade de l’escarre sont détaillées dans notre article sur la définition, les stades et facteurs de risque de l’escarre.

Collaboration infirmier(e) et aide-soignant(e)

La collaboration étroite avec l’aide-soignant(e) est indispensable dans cette démarche de prévention et d’hygiène de la peau. En effet, ce(tte) professionnel(le) de santé participe à l’évaluation clinique de l’état cutané, en partageant ses observations avec l’infirmier(e) pour une continuité optimale des soins. Cette coopération permet de mettre en place un suivi rigoureux et coordonné, qui garantit la qualité des soins et le maintien de l’hygiène corporelle. Par ailleurs, les transmissions d’informations entre membres de l’équipe pluridisciplinaire favorisent une prise en soins globale adaptée à chaque patient, et instaurent une relation de confiance propice à une meilleure adhésion aux soins.

Prévention des escarres : équipe soignante réalisant un soin d’hygiène et une surveillance cutanée.

Maintien de l’hygiène cutanée et effleurage préventif

L’hygiène cutanée et l’effleurage contribuent au maintien de l’intégrité de la peau sur les zones d’appui.

Soins d’hygiène et gestion de la macération

L’hygiène corporelle permet à la peau de maintenir une barrière protectrice stable. Elle doit être faite de façon quotidienne, précautionneuse, surtout sur les zones à risque. Les soins d’hygiène doivent être renouvelés lors des changes pour les patients présentant une incontinence et/ou qui transpirent, afin d’éviter la macération et l’irritation cutanée. 

Certains soins plus spécifiques, visant à isoler les selles ou les urines, sont à utiliser pour prévenir l’apparition de lésions cutanées (étui pénien, collecteur fécal, change…).

Effleurage : technique, indications et contre-indications

L’effleurage de la peau est utilisé dans le cadre de la prévention des escarres. Il consiste à utiliser l’extrémité des doigts ou la paume de la main afin d’effectuer un glissement sur la surface cutanée saine. Elle contribue à maintenir l’intégrité cutanée et à limiter la diminution de la pression d’oxygène transcutanée sous les zones d’appui, ce qui témoigne d’un effet favorable sur la microcirculation locale.18.19

L’effleurage ne doit pas être confondu avec le massage, qui est un acte relevant exclusivement du champ de compétences du masseur‑kinésithérapeute conformément à l’article R4321-7 du Code de la santé publique.20 

De plus, le massage et la friction sur une peau saine, ainsi que l’application d’huile de soin combinée à un effleurage sur une partie déjà lésée (plaies, lésions, érythème, peau fragile) sont formellement interdits.5 On rappelle qu’une escarre est déjà caractérisée par une ischémie locale due à la compression prolongée des tissus, empêchant une bonne oxygénation et un apport sanguin suffisant.

Ces pratiques diminuent le débit microcirculatoire ; ils exercent des forces de cisaillement sur des capillaires déjà fragilisés, ce qui provoque un effet traumatisant sur la peau, et aggrave ainsi l’ischémie tissulaire.5

Effleurage cutané sur peau saine, réalisé par une infirmière dans le cadre de la prévention des escarres.

Réduction de la pression cutanée et repositionnement du patient

L’objectif principal est d’éviter les pressions prolongées sur la peau.7.8 Pour y parvenir, diverses méthodes sont utilisées.

L’une des premières mesures consiste à encourager la mobilisation régulière du patient : de la position assise (par exemple, au fauteuil) à la position allongée (par exemple, au lit), la verticalisation et la reprise progressive de la marche sont des stratégies utilisées pour réduire ou répartir la pression excessive sur certaines parties du corps. En permettant au patient de changer de position et de varier les appuis, on réduit significativement le risque de pression excessive sur les tissus cutanés.

Un autre aspect essentiel est la mise en place de changements de position sur une période de 24 heures.6

Cette rotation régulière et planifiée permet de répartir la pression sur différentes zones corporelles, et ainsi de réduire les risques de lésions cutanées. Toutefois, il faut prendre en compte les contre-indications médicales au positionnement du patient (réanimation, chirurgie…) pour trouver un positionnement personnalisé.11

Ces stratégies simples aident à répartir la pression, et donc à réduire le risque de lésions cutanées en favorisant le bien-être des patient(e)s.

Supports anti-escarres : coussins, matelas et surmatelas

L’utilisation de supports adaptés permet de réduire la pression excessive sur la peau7,8,9 et de maintenir le confort des patients. Diverses options sont disponibles pour répondre aux besoins individuels et aux préférences, ce qui garantit une approche personnalisée et efficace.

Changements de positions sur 24 heures : tableau de suivi pour prévenir les escarres en soins infirmiers.

Coussins de positionnement 

Les supports d’aide, comme les coussins anti-escarres et de positionnement, offrent une variété de matériaux et de conceptions pour répondre aux besoins de chacun, pour répartir équitablement la pression.11

Les options incluent le gel viscoélastique et le gel fluide aqueux, ainsi que différentes mousses telles que la mousse monobloc, la mousse découpée à plots et la mousse à mémoire de forme. Les coussins mixtes en gel offrent une combinaison de soutien et de confort, adaptée à différents usages et préférences.

Différents décubitus : positions dorsale, latérale et ventrale pour le positionnement du patient alité.

Matelas et surmatelas anti-escarres 

Les supports statiques sont conçus pour augmenter la surface d’appui, et donc réduire la pression d’interface entre la peau et le support. Les matelas spéciaux comme les matelas à air (dynamique ou à pression alternée), à eau ou en mousse haute résilience sont des exemples de solutions.11

Les surmatelas sont également des options pratiques, disponibles dans des matériaux tels que les fibres siliconées, le polyvinyle et le néoprène, ainsi que des modèles à eau ou à air statique. Ils fournissent une couche de protection supplémentaire pour la peau, et réduisent donc les risques de friction et de pression excessive.

Matelas anti-escarres à pression alternée avec unité de commande et boudins visibles.
Remarque : 21

Sur les matelas à air motorisés, il est fortement déconseillé de border les draps fermement ou d’ajouter des couches épaisses (alèse plastifiée, draps multiples).Cet « effet hamac » comprime les cellules d’air et annule la redistribution de la pression. L’objectif est de minimiser les couches entre le matelas et la peau du patient.

Décharge talonnière 

Pour les talons, on utilise des dispositifs de décharge talonnière, aussi appelés talonnières anti-escarres ou fonds de lit.11 Elles offrent une action ciblée afin que les talons ne soient pas en contact avec la surface de soutien. 

Décharge talonnière : patient alité avec talons suspendus pour prévenir les points d’appui.

Le choix judicieux et la mise en place de supports appropriés sont effectués en concertation avec les différent(e)s professionnel(le)s de santé, en particulier avec l’ergothérapeute et le médecin.

En fournissant un matériel adéquat et en réduisant la pression, ces solutions contribuent à maintenir la santé de la peau et à améliorer le confort des patients, tout en renforçant les efforts globaux de prévention au sein des soins de santé.

Surveillance nutritionnelle et hydrique du patient

La surveillance de l’état nutritionnel et de l’hydratation fait partie intégrante de la prévention des escarres, en collaboration avec le diététicien et le médecin.

Dépistage et suivi alimentaire

L’équilibre alimentaire et hydrique constitue une composante centrale dans la prise en soins de l’escarre, à titre préventif ou curatif. L’apport alimentaire et hydrique adapté de façon quotidienne participe au soutien de la viabilité tissulaire, de la préservation de la peau, et entraîne une cicatrisation plus efficace et plus rapide. 22

Une évaluation et un dépistage nutritionnel doivent être réalisés dès l’entrée du patient dans le service, en particulier pour les personnes à risque par le/la diététicien(ne).7.8.9 Le suivi alimentaire et hydrique est effectué en collaboration avec le/la diététicien(ne), l’infirmier(e), l’aide-soignant(e) et le médecin.23

Cette vigilance est indispensable. Savoir ce que le patient mange et boit tout au long de la journée est fondamental pour estimer la valeur calorique et la quantité de liquide consommée de façon quotidienne. Cet équilibre s’accompagne d’une mesure du poids et de son évolution, depuis l’entrée du patient et tout le long de son hospitalisation afin d’évaluer l’évolution de la perte ou non de poids et d’apprécier l’indice de masse corporelle, 2 critères phénotypiques du diagnostic de la dénutrition.24.25

Fiche de surveillance alimentaire pour le dépistage et le suivi des apports nutritionnels du patient.

Marqueurs biologiques de la dénutrition 

De plus, un suivi biologique est nécessaire pour surveiller les marqueurs de la nutrition. Dans un contexte inflammatoire, la baisse de l’albumine sérique (hypoalbuminémie) résulte de deux mécanismes : d’une part, une dégradation anormale et accélérée des protéines de l’organisme (hypercatabolisme protéique) et d’autre part, une diminution de la synthèse hépatique d’albumine, le foie mobilisant préférentiellement les acides aminés disponibles vers la production des protéines de la réaction inflammatoire (CRP, fibrinogène, haptoglobine…).26.27

L’albuminémie, à elle seule, ne permet pas de diagnostiquer une dénutrition. Elle constitue toutefois un indicateur utile pour apprécier la sévérité et le pronostic, mais son interprétation doit tenir compte du contexte clinique et du taux de protéine C‑réactive (CRP), car elle diminue également en situation inflammatoire. C’est pourquoi on surveille systématiquement l’albuminémie, associée à la CRP. 

La préalbumine (ou transthyrétine), grâce à sa demi-vie courte de 2 jours, est un marqueur biologique réactif qui permet de surveiller l’efficacité de la renutrition, notamment chez un patient bénéficiant d’une nutrition parentérale enrichie.28.29

Contrairement à l’albumine, qui a une demi-vie de 20 jours, son taux peut s’élever en 3 à 5 jours lors de la reprise d’apports protéino-énergétiques adéquats. Son interprétation doit cependant toujours être associée au dosage de la CRP, car la préalbumine est une protéine de phase aiguë négative : elle diminue également en contexte inflammatoire, indépendamment du statut nutritionnel.29

Hydratation et voies d’apport complémentaires 

Cet équilibre alimentaire est donc primordial, notamment pour le patient en situation de dénutrition, ou lorsqu’il présente des difficultés de cicatrisation. Si cet apport nutritionnel est insuffisant, le médecin peut mettre en place, en collaboration avec le/la diététicien(ne) et l’équipe soignante, une alimentation enrichie en protéines, des collations et/ou des compléments nutritionnels oraux (CNO), selon les préférences alimentaires du patient et le déficit nutritif.10.22

Le fait qu’un patient ne puisse pas maintenir un apport hydrique suffisant par voie orale, soit en raison de troubles de la déglutition, de nausées, ou de tout autre problème de santé, peut provoquer une déshydratation et augmenter ainsi considérablement l’apparition d’escarres. Le médecin peut alors décider de mettre en place une hydratation supplémentaire par voie intraveineuse ou par voie sous-cutanée pour corriger la déshydratation.10

Participation du patient et de son entourage

Il est important de favoriser la participation du patient et de son entourage. L’éducation thérapeutique est un élément clé pour aider les patients à comprendre les risques/complications et les mesures préventives.30 En travaillant en collaboration avec une équipe pluridisciplinaire, les professionnel(le)s de la santé peuvent éduquer, accompagner, identifier, informer et adapter les soins en fonction des besoins et des compétences du patient. La négociation avec le patient et son entourage permet de trouver des solutions adaptées pour prévenir les escarres

Par exemple, l’infirmier(e) et le/la diététicien(ne) collaborent avec le patient pour établir un plan alimentaire selon ses préférences alimentaires. Ils encouragent la personne à consommer une alimentation équilibrée, riche en protéines et en vitamines, incluant des aliments denses en nutriments et une hydratation adéquate tout en lui expliquant comment cette alimentation peut aider à maintenir la santé de la peau.7 Ils conviennent ensemble d’un menu adapté et de stratégies pour surmonter les éventuels défis liés à la préparation des repas. Et l’entourage peut encourager le patient à accepter l’alimentation enrichie.

En outre, il est important d’expliquer à la personne soignée et à ses proches l’intérêt d’utiliser des textiles à faible friction qui réduisent les frottements entre la peau et les surfaces de contact, et limitent ainsi les microtraumatismes cutanés susceptibles d’évoluer en escarres.7 L’infirmier(e) peut démontrer concrètement leur utilisation, préciser les zones à risque (sacrum, talons, coudes…) et encourager l’entourage à participer à l’observation quotidienne de la peau.  

Continuité des soins et transmissions infirmières

La traçabilité des soins et la coordination entre professionnels sont indispensables pour adapter la prévention à l’évolution du patient.

Transmissions écrites et traçabilité dans le DPI 

La continuité des soins garantit la coordination entre les professionnel(le)s de santé et une prise en soins préventive et adaptée de l’escarre.10 Elle repose sur des transmissions écrites et orales rigoureuses entre les professionnel(le)s impliqué(e)s dans la prise en charge. 

L’infirmier(e) « initie et assure la traçabilité des soins infirmiers dans le dossier du patient » (R.4311-1).32 Il s’agit d’une responsabilité importante des infirmier(e)s, inscrite dans le Code de la santé publique (R.4312-12).33

Les transmissions écrites et la traçabilité dans le logiciel de santé du service, en particulier dans le Dossier Patient Informatisé (DPI), permettent de consigner toutes les informations liées à l’état du patient : les observations cutanées, les bilans nutritionnels et hydriques, ainsi que les mesures préventives mises en place. Cette documentation constitue une trace durable et accessible des actions mises en place, et facilite le suivi continu, même en cas de modification de l’équipe soignante.

Transmissions orales et coordination pluridisciplinaire

Les transmissions orales apportent une dimension humaine et contextuelle à l’échange d’informations entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Elles permettent de signaler rapidement des observations spécifiques ou les évolutions de l’état du patient, et ce, aussi bien lors des transmissions du matin que celles du soir. Cela garantit une vigilance régulière, qu’il s’agisse de surveiller une rougeur persistante, d’adapter les besoins alimentaires d’un patient dénutri, ou de maintenir une hydratation optimale. Les principes des transmissions sont détaillés dans notre guide sur les transmissions infirmières.

Ces transmissions, qu’elles soient écrites ou orales, doivent impérativement inclure des informations détaillées sur les éléments suivants :

  • L’observation de l’état cutané : relevé quotidien de l’intégrité de la peau pour détecter précocement toute anomalie ou apparition de lésions (stade de l’escarre, dimension de la plaie, présence d’exsudat, état de la peau péri-lésionnelle…).

  • La vigilance alimentaire et hydrique : suivi des apports alimentaires et hydriques pour prévenir la dénutrition et la déshydratation.

  • L’évolution de l’état de santé : évaluation régulière de l’autonomie du patient et des changements de son état général, pour adapter la prise en soins.

  • Les soins et les actions préventives en cours : description des interventions, comme les changements de position, l’utilisation de matériel anti-escarres, et l’éducation thérapeutique du patient et de sa famille.

L’objectif de ce travail collaboratif et rigoureux est de réduire les risques, de garantir une réponse rapide aux premiers signes de complication, et d’assurer le confort et la sécurité des patients tout au long de leur prise en charge. Cette approche multidimensionnelle est un pilier fondamental dans la lutte contre les escarres.

Nos conseils pratiques pour prévenir les escarres

  • Évaluer rapidement le risque d’escarre dès l’admission du patient : l’évaluation débute dès l’entrée du patient dans le service. Vous devez effectuer une évaluation rigoureuse des risques, en utilisant des outils validés comme les échelles de Braden ou de Norton. Cette évaluation permet d’identifier les personnes les plus à risque, notamment celles présentant une mobilité réduite, une dénutrition ou des troubles neurologiques. Une fois le risque évalué, mettez immédiatement en place des mesures préventives adaptées, comme des changements de position réguliers, l’utilisation de supports anti-escarres et l’observation de l’état cutané.

  • Travailler en collaboration avec l’équipe pluridisciplinaire : en tant qu’étudiant(e) ou professionnel(le), prenez l’initiative de communiquer et de coopérer avec l’équipe pluridisciplinaire, qui inclut médecins, aide-soignant(e)s, kinésithérapeutes, ergothérapeutes et diététicien(ne)s et avec l’équipe mobile des plaies et cicatrisations (EMPC) s’il y en a une. Cette coopération permet de coordonner les interventions, de partager les observations et d’assurer une prise en soins adaptée au patient.

  • Assurer la continuité des soins : les transmissions écrites et orales sont cruciales pour garantir une continuité des soins. Rédigez des observations claires et précises dans le dossier patient informatisé (DPI) en y incluant l’état cutané, les mesures préventives mises en place et l’évolution du patient. Lors des transmissions orales, veillez à bien informer vos collègues des points essentiels, comme les zones à risque identifiées, les changements d’état du patient et les interventions prévues. Une communication fluide renforce la qualité des soins.

  • Demander conseil au médecin et à vos collègues infirmier(e)s : en cas de doute sur l’évaluation d’une plaie ou l’efficacité des soins préventifs, n’hésitez pas à solliciter l’avis d’un médecin et/ou d’un(e) infirmier(e), notamment ayant un DU plaie et cicatrisation. Leur expertise permet d’affiner vos observations et garantit que les soins prodigués sont les plus adaptés possible. Poser des questions est une démarche professionnelle qui montre votre engagement pour le bien-être du patient et votre volonté d’apprendre.

Les conseils d’expert(e)s sur la prévention des escarres

Isabelle BATAILLE – Cadre de santé formatrice IFSI

Il est important d’observer le patient, lors de soins plus “intimes” et sous “toutes les coutures” : vérifier son état cutané et ne pas hésiter à vérifier aussi lorsqu’il y a du matériel (sonde, plâtre, etc.), vérifier les plis… Utiliser aussi des schémas sur lesquels le/la soignant(e) pourra pointer les zones touchées. Une escarre peut évoluer rapidement, s’aggraver. Un travail en pluridisciplinarité facilite la prise en charge de ces escarres.

Jeanne GOUDMAND – IDEL et formatrice plaies et cicatrisation

Lorsqu’on évalue le risque d’escarres, il est essentiel de garder en tête que certains dispositifs comme les orthèses, les plâtres ou encore les supports anti‑escarres modifient les zones d’appui. Ils peuvent soulager une région, par exemple les bottes qui déchargent les talons, mais en créer de nouvelles, notamment au niveau des malléoles. Cela implique une vigilance et une observation régulière pour s’assurer qu’un dispositif censé protéger ne devienne pas lui-même source de pression.

Rémy GUILLON – IDE et tuteur département plaies – Nice

Une prévention bien menée évite d’avoir à panser : le meilleur pansement, c’est celui qu’on n’a jamais besoin d’appliquer parce qu’aucune escarre n’est apparue.

Badia JABRANE – Cadre de santé et directrice pédagogique

La prévention de l’escarre fait partie du rôle propre infirmier. Savoir anticiper ce type de complication est une compétence indispensable. En tant que futur(e) soignant(e), il est important de comprendre le mode d’apparition de l’escarre et les moyens de la prévenir. Prévenir le risque d’escarre est l’affaire de tous/toutes les professionnel(le)s de santé qui œuvrent auprès du patient. 

Carole PALLARES – IDE hygiéniste

L’évaluation du risque d’escarre constitue une étape obligatoire dans la prise en soins. Elle permet d’anticiper les complications cutanées et d’adapter les actions préventives en fonction de l’état du patient. Grâce aux dispositifs et aux matériels actuels, il est possible de limiter significativement l’émergence des escarres, à condition que les actions soient mises en œuvre suffisamment tôt. Cette démarche relève pleinement des compétences des infirmier(e)s, même si elle peut être partagée avec les aides-soignant(e)s dans le cadre d’une coordination adaptée. 

Christelle ROMANO – IDE en SMR polyvalent et respiratoire

La prévention de l’escarre est un soin quotidien qui appartient à l’ensemble d’une équipe pluridisciplinaire, mais le/la soignant(e) qui exécute les soins d’hygiène et de confort est au cœur de la prévention et de l’observation cutanée. Il est important de ne pas négliger ce soin qui permet de repérer toute aggravation de l’état de santé d’un patient, donc aussi d’observer les zones à risque d’escarre (sacrum, talons, hanches, coudes) et de repérer toute rougeur, fragilité cutanée ou début de lésion.

Une escarre est le signe visible de l’aggravation de l’état de santé d’une personne soignée, elle doit être prise en charge rapidement. 

Hugo VANDEWALLE – Diététicien en SMR

La prévention nutritionnelle des escarres repose sur un apport suffisant en protéines et en énergie, obtenu notamment par l’enrichissement de l’alimentation (compléments nutritionnels oraux, ajout de produits riches comme le fromage frais, le jaune d’œuf, les matières grasses ou le lait en poudre). Elle nécessite également une couverture adéquate des besoins hydriques grâce à une hydratation variée (eau plate ou gazeuse, aromatisée ou non, thé, café, tisane, potage, lait et laitages, fruits et légumes), tout en veillant à ne pas réduire l’appétit.

L’alimentation doit être fractionnée, avec une ou deux collations quotidiennes afin d’assurer une couverture optimale des besoins. Enfin, la pratique régulière d’une activité physique incluant du renforcement musculaire contribue au maintien de l’état nutritionnel et à éviter la survenue d’escarres. 

Conclusion 

La prévention des escarres repose sur une démarche globale et continue, qui commence par l’identification des facteurs de risque et se poursuit par des actions coordonnées au quotidien. En mobilisant l’évaluation clinique, l’adaptation des positions, le choix de supports adaptés, la surveillance cutanée, l’hygiène, la nutrition et l’hydratation, l’équipe soignante réduit significativement le risque de lésions et de ses complications. 

En plaçant la prévention des escarres au même niveau de priorité que leur traitement, les infirmier(e)s contribuent à réduire la morbi‑mortalité et les coûts de santé, et surtout à préserver la qualité de vie, l’image corporelle et la dignité des patients les plus vulnérables.

Lorsqu’une escarre apparaît malgré les mesures préventives, la prise en charge locale doit être adaptée au stade de la lésion. Les soins, pansements et techniques de détersion adaptés à chaque stade sont détaillés dans notre guide sur le traitement et pansements des escarres

Remerciements 

Nous remercions Antonin FATOUX, infirmier en réanimation et rédacteur en chef chez Réussis ton IFSI, pour sa contribution dans la recherche documentaire et la relecture de cet article. 

Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à Isabelle BATAILLE (cadre santé et formatrice en IFSI), Muriel GAGNOL (infirmière experte référente plaies et cicatrisation), Jeanne GOUDMAND (infirmière libérale et formatrice plaies et cicatrisation), Rémy GUILLON (infirmier et tuteur département plaies), Badia JABRANE (cadre de santé et directrice pédagogique), Carole PALLARES (infirmière hygiéniste), Aude PALLIER (formatrice et référente en santé), Christelle ROMANO (infirmière en SMR) et Hugo VANDEWALLE (diététicien en SMR) pour leur relecture et leur expertise.

Chez Réussis ton IFSI, nous nous engageons à proposer des contenus fiables et conformes aux recommandations en vigueur. En complément de l’expertise de notre équipe, nous sollicitons des professionnels extérieurs qualifiés qui enrichissent nos articles de leur regard clinique.

Sources

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