L’instillation d’un collyre consiste à déposer une goutte de médicament dans le cul-de-sac conjonctival, en baissant la paupière inférieure, sans que l’embout du flacon ne touche l’œil ni les cils. Le patient garde les yeux fermés entre 30 secondes et 1 minute en appuyant doucement sur le coin interne de l’œil pour limiter le drainage lacrymal et favoriser l’absorption du traitement.

Seule une infime fraction du collyre atteint réellement les tissus oculaires.1 Chaque étape du geste, hygiène des mains, positionnement, conservation du flacon, conditionne l’efficacité du produit.

Ce guide détaille la technique pour administrer un collyre, les différentes formes galéniques, l’ordre d’application et les erreurs fréquentes en pratique infirmière.

Définition et indications du collyre

Un collyre est une préparation ophtalmique stérile destinée à être déposée dans l’œil ou dans le cul-de-sac conjonctival. Le terme regroupe les formes liquides (gouttes), semi-solides (gels, pommades) et solides (inserts).2 

Indications des collyres

Les collyres agissent localement sur la conjonctive et la cornée. Ils sont utilisés aussi bien à visée thérapeutique (traitement d’une infection, d’un glaucome, d’une sécheresse oculaire) qu’à visée diagnostique (dilatation pupillaire, anesthésie locale).2

Le tableau ci-dessous présente les six grandes situations cliniques rencontrées en pratique infirmière : 3

Situation cliniqueObjectifExemples de classes
Infection/antisepsieTraiter ou prévenir une infectionAntiseptiques, antibiotiques, antiviraux, antifongiques
InflammationRéduire la douleur et la réaction inflammatoireAINS, corticoïdes
AllergieDiminuer le prurit et les rougeursAntihistaminiques
GlaucomeDiminuer la pression intraoculaireBêtabloquants, prostaglandines, inhibiteurs enzymatiques
DiagnosticFaciliter l’examen ophtalmologiqueMydriatiques, anesthésiques locaux
Sécheresse/cicatrisationHydrater et réparer la surface oculaireLarmes artificielles, agents cicatrisants

Certains nécessitent une prescription médicale et d’autres, comme les larmes artificielles et le sérum physiologique, sont des collyres sans ordonnance.

Pharmacocinétique : le parcours du collyre dans l’œil

Pour comprendre pourquoi chaque détail du geste compte, il faut suivre le trajet de la goutte après l’administration.

1. Inadéquation des volumes

Le cul-de-sac conjonctival a une capacité maximale de 30 µL et contient déjà 7 à 10 µL de larmes. Or, une goutte de collyre délivre 30 à 50 µL. L’excès de collyre déborde immédiatement sur la joue ou s’écoule vers le nez par le canal lacrymal.4

2. Drainage lacrymal et élimination pré-cornéenne

Cligner des paupières permet d’expulser 10 à 20 % du volume instillé à chaque battement. En parallèle, l’instillation déclenche un larmoiement réflexe qui accélère le renouvellement des larmes. Le collyre est donc dilué, puis évacué très rapidement. Au bout de quatre minutes, la moitié de la dose (demie-vie) restante a déjà quitté la surface de l’œil.1

3. Barrière cornéenne et absorption

Le principe actif restant doit encore franchir la cornée pour atteindre les tissus internes de l’œil. Or l’épithélium cornéen bloque à lui seul 90 % des molécules. Seule une fraction minime traverse cette barrière et atteint l’humeur aqueuse, où elle peut exercer son effet thérapeutique.3

4. Diffusion systémique

La fraction du collyre drainée par le canal lacrymal ne disparaît pas et rejoint la muqueuse nasale pour passer directement dans la circulation sanguine. Contrairement à un médicament avalé, elle échappe à l’effet de premier passage hépatique. 

→ Pour en savoir plus sur le parcours du médicament par voie orale, vous pouvez consulter notre guide infirmier sur l’administration d’un médicament per os.

Ce passage systémique peut représenter entre 50 et 100 % de la dose absorbée et provoquer des effets indésirables (ralentissement cardiaque ou bronchospasme avec un collyre bêtabloquant).3

À retenir : 3

Seulement 1 à 7 % de la dose instillée atteint les tissus oculaires. C’est pour compenser cette perte que différentes formes ophtalmiques ont été développées.

Les différents types de collyres

Le collyre en gouttes pour les yeux est la forme galénique la plus courante, mais le gel, la pommade et l’insert ophtalmique répondent à des besoins cliniques différents, notamment lorsqu’un temps de contact prolongé est nécessaire.

Le collyre en gouttes

Le collyre en gouttes se présente en flacon multidoses ou en unidose à usage unique.5 

Chaque goutte délivre 30 à 50 µL de principe actif. Son action est rapide, ce qui en fait la forme de choix pour les traitements aigus (infections, inflammations) comme pour les instillations diagnostiques (mydriatiques, anesthésiques locaux).4 

Gel, crème, pommade et insert ophtalmique

Les préparations semi-solides (gels, pommades) et les formes solides (inserts) compensent l’élimination rapide des gouttes en augmentant le temps de contact du médicament avec la surface de l’œil.2

Le gel ophtalmique est composé d’eau et d’un agent épaississant transparent. Il augmente le temps de contact du principe actif et gêne moins la vision que la pommade. Certains gels sont instillés sous forme liquide et se gélifient au contact des larmes.3

La pommade ophtalmique est une préparation grasse à base de vaseline et d’huile de paraffine. Elle offre une meilleure rétention oculaire, mais provoque un flou visuel temporaire et son application est donc recommandée au coucher. La quantité correspond à un « grain de blé » déposé dans la paupière inférieure.2

La crème ophtalmique est une émulsion appliquée sur le globe oculaire, les conjonctives ou les paupières. Elle est moins fréquemment utilisée que le gel ou la pommade. On applique un ruban équivalent à un « grain de riz » dans le cul-de-sac conjonctival inférieur.3

L’insert ophtalmique est une forme solide placée dans le cul-de-sac conjonctival qui libère progressivement le principe actif pendant plusieurs heures. Son utilisation est très rare en pratique courante et elle peut entraîner une sensation de corps étranger après la pose.3

Ordre d’application et délai entre deux collyres

Si plusieurs collyres ou pommades ophtalmiques sont prescrits, l’ordre d’administration et le délai entre deux instillations influencent l’action des médicaments.

Ordre d’instillation selon la forme galénique

Application successive de collyre, gel, crème et pommade ophtalmique selon viscosité croissante

La règle est simple : du plus fluide au plus épais. La viscosité détermine l’ordre d’application. Appliquer une pommade avant un collyre liquide empêcherait la pénétration de ce dernier à travers la barrière grasse.1.6

L’ordre d’application est détaillé dans le tableau ci dessous : 6.7.8

OrdreForme galéniqueRemarque
1Solution liquideToujours en premier
2Gel ophtalmiqueAprès les collyres fluides
3Crème ophtalmiqueAvant la pommade
4Pommade ophtalmiqueToujours en dernier

Trois situations modifient également l’ordre selon les propriétés pharmacologiques du traitement : 6.7.9

  • Larmes artificielles : prescrites pour améliorer la tolérance d’un collyre irritant, elles s’instillent 15 minutes avant le traitement.

  • Vasoconstricteurs : s’appliquent en dernier.

  • Douleurs : il est conseillé de terminer par le collyre le plus douloureux (celui qui pique ou brûle le plus). Cela évite que le larmoiement réflexe provoqué par la douleur ne rince les médicaments appliqués par la suite.

→ Les formes visqueuses (gels, pommades) provoquent un flou visuel transitoire, donc leur application est recommandée de préférence le soir au coucher pour limiter la gêne et les risques de chute.

Délai à respecter entre deux collyres

Lorsque plusieurs collyres sont prescrits dans le même œil, un intervalle de 10 à 15 minutes est recommandé entre chaque instillation. Ce temps d’attente garantit l’absorption du principe actif et évite que la seconde goutte n’expulse ou ne dilue la première.3.8

Dans certains contextes de soins intensifs (comme pour les kératites graves), ce délai peut être réduit à 5 minutes entre chaque instillation.3

Technique d’instillation d’un collyre étape par étape

L’instillation d’un collyre est un soin courant en pratique infirmière. Une asepsie rigoureuse, un geste précis et des vérifications avant l’administration contribuent à l’efficacité du traitement et à la sécurité du patient.

Matériel nécessaire à l’instillation

Utilisez du matériel stérile et à usage unique. Avant la préparation, vérifiez l’intégrité des emballages et la date de péremption, puis installez le matériel sur une surface propre et désinfectée.

– Collyre prescrit
– Compresses stériles
– Sérum physiologique (si sécrétions)
– Solution hydroalcoolique
– Gants non stériles (si contact avec la muqueuse conjonctivale)
– Étiquette/stylo (pour noter la date d’ouverture)
– Sac adapté pour l’élimination des déchets

Vérifications préalables et préparation du patient

L’instillation de collyres relève du rôle propre de l’infirmier(e) (article R.4311-5 du Code de la santé publique). Les solutions ophtalmiques non médicamenteuses, comme les larmes artificielles ou les solutions de lavage oculaire, peuvent être administrées dans ce cadre.10

En revanche, les collyres contenant un principe actif médicamenteux sont administrés sur prescription médicale.

Pour un collyre sur prescription médicale, contrôlez systématiquement : 

  • Le nom du médicament.
  • Le dosage.
  • La concordance avec l’ordonnance.
  • Oeil gauche, œil droit ou les deux.
  • La date de péremption et l’aspect du produit (limpide et transparent pour les collyres liquides). 

→ Pour un flacon de collyre multidoses, la date d’ouverture doit être inscrite sur l’étiquette, voir paragraphe ci-dessous « Conservation et hygiène du collyre après ouverture  ».

Si l’œil présente des sécrétions (croûtes, pus), nettoyez-le avec une compresse stérile imbibée de sérum physiologique, en essuyant de l’angle interne (nez) vers l’angle externe de l’œil.

Instillation d’un collyre en solution liquide

Instillation d’un collyre dans le cul-de-sac conjonctival avec abaissement paupière et occlusion lacrymale
  • Effectuer une hygiène des mains par friction hydroalcoolique (FHA) en respectant les étapes recommandées, pour une durée minimale de 20 à 30 secondes.11
  • Installer le patient au lit ou dans un fauteuil et incliner légèrement la tête en arrière, le regard vers le haut.
  • Effectuer une FHA.
  • Enfiler des gants non stériles si le soin expose à un contact direct avec la muqueuse conjonctivale (précautions standard).12
  • Vérifier l’absence de lentilles de contact.

→ Certains collyres contiennent des conservateurs, comme le chlorure de benzalkonium, qui se fixent sur la lentille et sont toxiques pour la cornée.8

  • Ouvrir le conditionnement et déposer le bouchon sur une compresse stérile (pour un flacon multidoses).
  • Baisser doucement la paupière inférieure avec l’index pour former le cul-de-sac conjonctival (petite « poche »).
  • Approcher l’embout du flacon sans toucher l’œil, les paupières, ni les cils.
  • Instiller le collyre au centre de la poche conjonctivale selon le nombre de gouttes prescrites.
  • Relâcher la paupière et demander au patient de fermer doucement l’œil sans serrer.
  • Appuyer sur l’angle interne (canthus interne) pendant entre 30 secondes et 1 minute. Ce geste limite le drainage lacrymo-nasal et réduit le passage systémique du médicament.3.9
  • Éliminer le surplus sur la joue avec une compresse stérile. Ne pas essuyer l’œil.
  • Éliminer les déchets, retirer les gants et effectuer une FHA.
  • Tracer le soin dans le dossier patient.

Application d’une pommade ou d’un gel ophtalmique

Application d’une pommade ophtalmique dans la paupière inférieure avec massage doux pour diffusion

Le protocole de préparation et les règles d’hygiène sont identiques à ceux décrits pour l’instillation en solution liquide dans la partie « Instillation d’un collyre en solution liquide ».

Trois spécificités d’application sont  liées à la viscosité du produit : 7.8.9

  • Quantité : déposer un fin ruban équivalent à un grain de riz à l’intérieur de la paupière inférieure.

  • Sens d’application : de l’angle interne vers l’angle externe. Ne pas toucher l’œil ni les cils.

  • Répartition : demander au patient de fermer l’œil et de masser doucement la paupière pour favoriser l’étalement.

Conservation et hygiène du collyre après ouverture

Avant ouverture, collyres et pommades ophtalmiques sont stériles. Dès la première utilisation, une contamination de l’embout ou du contenu peut survenir lors des manipulations. Des règles strictes de conservation permettent d’éviter toute contamination et garantissent l’efficacité du collyre.

Conservation du collyre après ouverture

La durée d’utilisation varie selon le conditionnement : 6.8

ConditionnementDurée après ouvertureRemarque
Flacon multidoses15 à 28 joursInscrire la date d’ouverture
Flacon unidoseUsage uniqueJeter après instillation
Tube multidoses15 à 30 joursInscrire la date d’ouverture
Tube unidoseUsage uniqueJeter après application

L’unidose doit être jetée après usage, car elle ne contient aucun conservateur, ce qui expose le produit restant à une contamination microbienne immédiate et à une oxydation dès son ouverture.2.8

Pour les flacons/tubes multidoses, les conditions de stockage influencent également la stabilité du produit : la plupart se conservent à température inférieure à 25 °C, à l’abri de la lumière. 

Certains principes actifs exigent une conservation au réfrigérateur (entre +2 °C et +8 °C).

→ Les conditions de stockage et la durée de conservation après ouverture varient selon le produit. Pour toute information, l’infirmier(e) se réfère systématiquement à la notice du médicament.

Remarques :

La mention de la date d’ouverture sur le flacon ou la boîte permet de connaître la durée d’utilisation du collyre selon les recommandations du fabricant.
En cas de doute sur l’aspect du produit (changement de couleur, odeur inhabituelle), ne plus l’utiliser.

Hygiène du flacon et du tube entre deux utilisations

Quatre règles à respecter pour préserver la stérilité du contenant : 8

  • Embout : ne jamais mettre l’embout en contact avec l’œil, les paupières, les cils ou la peau.

  • Bouchon : le poser sur une compresse stérile pendant le soin et refermer immédiatement après utilisation.

  • Usage individuel : un flacon ou un tube est strictement réservé à un seul patient.

  • Hygiène des mains : FHA avant et après chaque administration.

Effets indésirables et passage systémique

Les effets secondaires locaux les plus fréquents sont l’irritation, le larmoiement, une sensation de brûlure ou une rougeur conjonctivale (en particulier avec un produit périmé ou mal conservé).

En cas de réaction inflammatoire persistante, de symptômes évocateurs de conjonctivite ou d’aggravation après instillation, l’infirmier(e) alerte le médecin.

De plus, une fraction du collyre rejoint la circulation générale via le système lacrymo-nasal et peut entraîner des effets systémiques significatifs : 3.6

ClasseEffets systémiques possibles
BêtabloquantsBradycardie, bronchospasme, collapsus cardiovasculaire
BrimonidineSomnolence, hypotension, dépression respiratoire (enfant)
CyclopentolateConfusion, hallucinations (enfant)
GlucocorticoïdesDéséquilibre glycémique, retard de croissance (usage prolongé)

Le chlorure de benzalkonium, conservateur présent dans de nombreux flacons multidoses, peut détruire les cellules de la surface oculaire en cas d’utilisation prolongée. Il aggrave le syndrome sec oculaire et peut provoquer des kératites ponctuées.3

Conclusion

L’efficacité d’un traitement ophtalmique dépend autant de la molécule prescrite que de la rigueur du geste. 

Hygiène des mains, positionnement, compression du canthus interne, respect des délais et conservation du flacon, chaque étape permet au médicament d’atteindre sa cible et limite le risque d’effets systémiques.

En cas de doute sur la technique ou le schéma posologique, l’infirmier(e) se réfère au protocole du service et à la notice du médicament.

Remerciements

Nous remercions Isabelle BATAILLE (cadre de santé et formatrice en IFSI), Aude PALLIER (formatrice et référente en santé), Marielle LABORDE (formatrice en santé) et Badia JABRANE (directrice pédagogique) pour leur relecture et leur contribution à la qualité pédagogique des contenus.

Chez Réussis ton IFSI, nous nous engageons à proposer des contenus d’une fiabilité inégalée. En complément de l’expertise de notre équipe habituelle, nous valorisons l’apport de professionnel(le)s extérieur(e)s qualifié(e)s qui enrichit nos articles de perspectives nouvelles.

Sources

  1. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Voies d’administration des médicaments en ophtalmologie.
  2. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Formulation et mise en forme des préparations ophtalmiques.
  3. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Medicaments-Biotherapies-ophtalmologie.
  4. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Anatomie et physiologie appliquées à la pharmacologie oculaire.
  5. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Pharmacocinétique oculaire.
  6. Société Française d’Ophtalmologie (2023). Conseils d’utilisation d’un collyre.
  7. CEFF (2024). Instillation de collyre ou pommade ophtalmique.
  8. Pharmacovigilance d’île de France (2015). Bon usage des collyres et des pommades ou gels ophtalmiques.
  9. Omedit île de France (2023). Fiche mémo : Voie Oculaire.
  10. Légifrance (2021). Code de la santé publique : Article R4311-5.
  11. SF2H (2023). Les étapes de la friction hydro-alcoolique.
  12. SF2H (2017). Depliant Précautions Standard.